Dimanche 16 avril, le président turc Recep Tayyip Erdogan a salué dans un discours post-référendum, la décision « historique » des citoyens turques d’étendre considérablement ses pouvoirs. Pourtant le oui ne l’a remporté que d’une courte tête, bien qu’il espérait un plébiscite. Seulement 51,4% de la population a voulu la révision constitutionnelle. Le Haut conseil électoral (YSK) a précisé que 55,3 millions de Turcs ont été appelés à voter dimanche. Le taux de participation a été établi à 85%. 

Quatre-vingt quinze ans après la fondation de la République par Mustafa Kemal dit Atatürk (père de la nation) en 1923, le nouveau régime présidentiel met pour la première fois dans les mains d’un seul homme, Recep Tayyip Erdogan, leader du Parti de la justice et du développement (AKP), tout le pouvoir exécutif. L’opposition continue de se battre contre son président de plus en plus porté vers un régime autoritaire. A Istanbul, Ankara, Izmir, Samsun, ils étaient des milliers a manifesté contre les résultats du référendum qu’ils considèrent comme frauduleux (16 d’entre eux ont été arrêtés selon l’AFP), alors que le Haut conseil électoral a ratifié le oui. Recep Tayyip Erdogan pourrait ainsi se maintenir au pouvoir jusqu’en 2029.

Enjeux des présidentielles

Les prochaines élections présidentielles et législatives sont prévues pour le 3 novembre 2019. Les réformes pour lesquelles les Turcs ont dit oui seront effectives à partir de janvier 2019. Ainsi, conformément au nouveau texte, le président, s’il est réélu – et il n’y a pas vraiment de doute là-dessus – aura un mandat de cinq ans. Jusque là aucun changement. Seulement, et c’est un véritable pied de nez au principe même de démocratie, le mandat est renouvelable une fois quand bien même M. Erdogan aura déjà endossé le rôle de président depuis 2014. Avant cela, pour rappel, il a été chef du gouvernement de 2003 à 2014. Après 2019, le système permettra tout bonnement de mettre les compteurs à zéro. Résultat, il est tout à fait plausible que l’actuel président passe au total 15 ans à la tête de la présidence de 2014 à 2029!

Grâce au changement de la Constitution turque, plus de premier ministre non plus. Le poste est tout simplement supprimé. Le président nomme directement les ministres et il lui sera possible de concilier la présidence avec son rôle de leader du parti islamo-conservateur AKP. « Il deviendra alors chef de parti majoritaire au parlement », selon, Ahmet Insel, politologue et spécialiste de la Turquie. Il conservera son droit de veto opposable à une loi votée par le Parlement pour imposer une seconde lecture et la nouvelle Constitution lui offre également la possibilité de dissoudre l’Assemblée et de gouverner par décret-loi.

Justice et sécurité

Au niveau de la justice, il lui incombera de désigner 12 des 15 membres de la Cour constitutionnelle et 6 membres sur 13 du Haut conseil des juges et procureurs qui est chargé de nommer le personnel du système judiciaire mais qui détient aussi le pouvoir de les destituer. Le Parlement choisira les sept restants, parlement dont la majorité est déjà acquise au président. « Les magistrats et les procureurs vont être nommés pour un tiers par le président de la République et pour deux tiers par la majorité parlementaire que le président contrôlera », s’inquiète toujours le politologue. Avec ce changement constitutionnel, « il n’y aura plus de séparation formelle des pouvoirs. Cela va créer de plus en plus de confusion », ajoute-t-il.

Dernier point et pas des moindres que l’élargissement de la fonction de Président permet, la nomination du Haut commandement militaire. Le président choisira et nommera les chefs du renseignement. Il lui sera possible aussi de gouverner par décrets et de proclamer l’état d’urgence, ce qu’il a déjà imposé après la tentative de coup d’Etat manqué de juillet 2016. Il s’est aussi empressé de renouveler pour 3 mois supplémentaires l’état d’urgence au lendemain du référendum en présidant, pour la première fois sans la présence du premier ministre évincé, le Conseil de sécurité national.

Avenir avec ou sans l’UE 

Tous ces changements à venir mettent à mal les relations de la Turquie avec l’Union Européenne qu’elle veut intégrer depuis longtemps. La Turquie est éligible depuis 1999 mais aucun pays n’est vraiment pour son adhésion – Nicolas Sarkozy avait opposé un refus, tout comme François Hollande ; d’abord favorable, il avait par la suite fait marche arrière lors de sa campagne électorale estimant que toutes les conditions n’étaient pas réunies sur la question des droits de l’homme et de la reconnaissance du génocide arménien notamment – une situation qui a engendré une certaine rancune des Turcs envers l’Union. Après des années de négociations, le processus est toujours au point mort et depuis la tentative de putsch, des voix s’élèvent contre le président conservateur. Car, Recep Tayyip Erdogan s’est depuis 9 mois, mis en tête d’emprisonner tous les responsables du coup d’Etat qu’il soupçonne « de liens avec des organisations terroristes ». Le gouvernement de l’AKP a fait fermé plus d’une dizaine de médias d’opposition après plusieurs décentes dans les rédactions. Des milliers de personnes ont été emprisonnées, parmi lesquelles 13 députés du Parti démocrate du peuple pro-Kurde (HDP) et plus de 150 journalistes, faisant de la Turquie la championne mondiale dans cette catégorie.

Autre point de discorde, l’évocation d’un possible retour de la peine de mort. Le chef de l’Etat, après sa victoire au référendum, a fait savoir qu’il en mettrait peut-être un second en place pour que le peuple turc, très divisé à ce sujet, décide lui-même de la marche à suivre. C’est pourtant l’AKP au pouvoir, qui avait aboli la peine de mort en 2004 pour répondre aux conditions d’adhésion à l’Union Européenne. Alors même que le président parlait de « re mettre sur la table » la candidature de la Turquie à l’UE, l’issue favorable du référendum semble l’en avoir détourné définitivement au profit d’un renforcement des relations commerciales. Le but d’Ankara serait surtout de privilégier une union tournée vers le négoce douanier. Quoiqu’il en soit pour Bruxelles, le rétablissement de la peine de mort, enterrerait pour de bon l’idée d’une Turquie membre de l’Union Européenne.

La société turque est fortement divisée et la figure autoritaire du Président Erdogan est soit louée, soit décriée. Les discours d’une rare violence du président turc qui s’appuient sur la diabolisation de ses opposants, les accusant d’être en lien avec les «terroristes» et les «putschistes», ont fini de partager l’opinion. M. Erdogan «remporte (les élections), mais, au final, une moitié du pays l’aime, et l’autre le déteste. C’est cela, l’origine de la crise de la Turquie moderne», explique Soner Cagaptay, analyste au Washington Institute. Le pays est aujourd’hui scindé en deux avec d’une part ses partisans, pour la plupart des sunnites conservateurs et nationalistes tournés vers l’islam, et de l’autre l’opposition formée par les élites occidentalisées et les minorités tels que les Alévis chiites et les Kurdes.