Les violences sexistes et sexuelles touchent tous les milieux, mais avec différentes particularités dans l’enseignement supérieur. Il existe un duo à risque entre étudiant et enseignant, avec un rapport de dépendance, d’hégémonie intellectuelle, qui nécessite une vigilance plus forte. Les relations entre étudiants peuvent aussi donner lieu à de telles violences, notamment avec le bizutage dans les soirées et week-end d’intégration. Le gouvernement, les associations comme le Clasches et les établissements luttent désormais pour éradiquer ce phénomène.

Le harcèlement sexuel est une pratique qui n’épargne pas l’enseignement supérieur. Et depuis plusieurs années, les langues se délient.

Les derniers faits marquants du harcèlement sexuel dans l’ESR
Crédit photo : CLAUDE PRIGENT / LE TELEGRAMME. Fac de médecine de Brest.

Le harcèlement sexuel ne concerne pas que les professeurs, il sévit également entre étudiants, dans les amphis et les cités universitaires. C’est ce que rapportent régulièrement les étudiantes aux médiateurs et médiatrices du service de santé universitaire, aux assistantes sociales, aux infirmières universitaires, mais aussi les associations féministes, mobilisées de longue date sur ce sujet. Cela arrive également lors de bizutage dans les soirées et week-end d’intégration.

Le dernier fait divers est en octobre 2017 à l’Université de Caen. Des membres de la corporation d’étudiants de médecine de Caen sont accusés par d’anciens étudiants et un syndicat d’inciter au sexisme et au viol lors des bizutages. Mise en accusation, la direction de l’Université répond qu’à chaque signalement, elle a réagi en prenant contact avec les associations concernées pour que soient retirées des affiches et des messages laissant craindre des dérapages.

Djulian, étudiant en sociologie à l’Université Descartes de Boulogne de 2013 à 2017, a été membre du BDE Boulogne pendant 2 ans ! Il dénonce des agressions qui ont eu lieu lors de soirées étudiantes et de week-end d’intégration : « Beaucoup de filles se sont plaintes d’attouchements dans des soirées organisées par le BDE, auprès de leurs amis  ». Djulian dénonce également des agressions sexuelles qui se sont déroulées au sein même de l’Université Descartes entre étudiants : « J’ai entendu des histoires d’attouchements, où des hommes forçaient un peu pour arriver à leurs fins, j’entends par là toucher les fesses ou les seins. Certains hommes pensent que, c’est « normal », que ça rentre peut-être dans un jeu de séduction alors que pas du tout. Certaines femmes le vivent très mal, et je pense que ça peut entraîner des séquelles psychologiques. Par contre, je n’ai entendu aucune histoire concernant des plaintes contre le corps enseignant ».

Mais pourtant, il existe bien des cas ou des professeurs sont mis en cause. Ce fut le cas en janvier 2017, où un professeur de l’Université Rennes-II a été mis en examen pour le viol d’une de ses étudiantes.

Crédit photo : sites.univ-rennes2.fr

Autre exemple, en 2011, la condamnation à 8 mois de prison avec sursis d’un professeur d’université bordelais pour agression sexuelle sur une étudiante en situation de vulnérabilité, avait fait l’effet d’un choc pour la communauté universitaire. Plus révoltant encore, il avait été réintégré sur son poste après 3 mois de suspension ! Plusieurs affaires ont également éclaté entre 2007 et 2012 à Paris, Toulouse et Angers (une à l’université catholique et une à l’université publique).

Les mesures prises par le gouvernement
Crédit photo: www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/

Pour lutter contre ces comportements inadmissibles, tous les établissements d’enseignement supérieur devront, dès la rentrée 2018, se doter d’un dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles, avec une cellule d’écoute et d’accueil ouverte à l’ensemble de la communauté universitaire. C’est l’une des mesures que la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a annoncé, lundi 4 décembre. C’était à l’occasion du colloque international « Violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur et la recherche : de la prise de conscience à la prise en charge » à l’université Paris-Diderot.

Crédit photo: univ-paris-diderot.fr

Le ministère met également en œuvre : une campagne de prévention et de sensibilisation sur les campus en mars 2018. Elle est organisée avec les organisations étudiantes. Une circulaire, publiée en 2015, enjoignait déjà l’ensemble des universités à se doter de dispositifs de prévention et de prise en charge du harcèlement sexuel. Une vingtaine existe actuellement, d’après Rachida Lemmaghti, chargée de mission égalité femmes-hommes à l’université Paris-Diderot, contre une seule il y a dix ans. En janvier 2014, une feuille de route est envoyée aux universités par la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche incluant la création de dispositifs pour lutter contre le fléau du harcèlement sexuel à l’université. En 2012, la Conférence des Présidents d’Université et la Conférence des Directeurs de Grandes Ecoles se saisissent de la question. Elles ont compris que lever le tabou ne ternirait pas la réputation de leurs universités mais participerait, au contraire, à rassurer les étudiantes et leurs familles.

 La lutte du Clashes auprès des établissements contre le harcèlement

Lassées d’être la proie d’enseignants peu scrupuleux qui monnaient contre des services sexuels des bourses de master, de doctorat ou des publications dans des revues scientifiques, les étudiantes s’organisent dans des collectifs. Le collectif le plus connu est le CLASCHES (Collectif de lutte antisexiste contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur).  A l’instar du gouvernement, il veut mettre en lumière ce drame du harcèlement sexuel qui sévit dans l’Enseignement supérieur. Le CLASCHES est une association féministe de lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur. Né d’un collectif créé à l’initiative de doctorant(e)s en sciences sociales en 2002, il est devenu une association loi 1901 en février 2003.  C’est à Lille, à la suite de faits graves et répétés, que des doctorantes exaspérées par ces pratiques créent l’association CLASHES . C’est pour répondre aux questions des étudiants que le CLASCHES, intervient auprès d’établissements (personnels et enseignant(e)s, étudiant(e)s), des pouvoirs publics, d’associations et de syndicats étudiants pour sensibiliser et diffuser des informations juridiques dans l’ESR. Le CLASCHES alerte sur l’urgence de réformes et d’actions politiques concernant la prévention et la sanction du harcèlement sexuel. S’il ne peut pas fournir une aide psychologique ni un accompagnement juridique aux victimes, il leur donne l’information et les oriente vers les structures capables de les accompagner au mieux.

Crédit photo: solidaires-étudiant

Djulian est favorable aux collectifs comme le CLASHES : « Les universités en feront toujours moins qu’une association spécialisée. Après il faut que les étudiants soient aptes à écouter ce qu’ils ont à dire. Une prévention sur le harcèlement sexuel, ce n’est pas la première. Tout le monde sensibilise sur ce sujet, mais il faut se demander comment on peut vraiment toucher les étudiants pour qu’ils se posent les bonnes questions ». Jean-Luc Letouzé, directeur de l’école de journalisme Institut International de Communication de Paris (IICP), est favorable à ce genre d’associations pour lutter contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur ! Au sujet du Clasches, il explique ceci : « Je ne connais pas le Clashes, mais je pense que toutes les initiatives qui pourront faire modifier les comportements sont bonnes à prendre, et cela démarre au moment de l’école. Je suis très favorable à accueillir à l’IICP des intervenants qui pourront  témoigner pour faire bouger les lignes sur ces sujets ».

Des victimes trop seules, des agresseurs trop faiblement sanctionnés

À Rennes, à Strasbourg, Lille, ou encore Paris, des étudiantes se plaignent de harcèlements moral et sexuel de la part d’enseignants. Bien que ces délits soient passibles de deux ans de prison et 30 000 euros d’amende, rares sont les universités qui sévissent. Plus rares encore sont les affaires qui vont en justice. Pour cause : un nombre incalculable de victimes choisissent de se taire par crainte des conséquences sur leur carrière universitaire. Si des cellules de veille essaiment dans certains établissements, que des politiques poussent les présidents à prendre des mesures, ces actions restent insuffisantes pour libérer la parole des victimes.

Des procédures disciplinaires très opaques

Les victimes de harcèlement sexuel au sein de l’ESR doivent en effet faire face à de nombreux freins si elles veulent faire entendre leur voix et faire reconnaître le préjudice subi. L’opacité et les biais des procédures disciplinaires figurent au premier rang de ces obstacles. Tout d’abord, c’est le/la président(e) de l’université qui décide seul(e) de réunir ou non cette commission, c’est-à-dire qui décide si la plainte qui lui a été adressée par une victime est recevable ou non. Ensuite, la section disciplinaire procède à la fois à l’enquête et au jugement. Ce sont donc les mêmes personnes qui instruisent le dossier, procèdent à l’enquête, puis jugent. En effet, un enseignant mis en cause ne pouvant être jugé que par ses pairs, la section disciplinaire est composée exclusivement d’enseignant(e)s de son Université, faisant jouer à plein l’effet corporatiste. Sur le plan des sanctions, la commission bénéficie d’une large latitude, allant du simple rappel à l’ordre à la révocation. Souvent, la peine prononcée dans les situations de harcèlement sexuel est minimale. La décision doit être votée à la majorité, motivée, et affichée publiquement. Mais la commission peut décider de rendre cet affichage anonyme, ce qui est souvent le cas. Enfin, seul(e)s le mis en cause, le/la président(e) de l’université et le/la recteur/trice peuvent faire appel de la décision. Là encore, la victime n’a pas droit à la parole.

Jean-Luc Letouzé n’a jamais reçu de plaintes d’étudiantes. Il confie quelle attitude il adopterait dans cette situation : « N’ayant pas eu l’occasion de vivre ce type de situation, je ne saurais vous dire (si les enseignants accusés de tels actes sont assez sévèrement punis par les établissements ou la justice). Mais je peux simplement vous assurer que si une agression de ce type devait se dérouler au sein de l’IICP, les sanctions seraient immédiates ». Djulian détaille comment le BDE a réagi quand il a reçu des plaintes d’agression lors de soirées ou de week-end d’intégration : « D’une certaine manière le BDE a réagi. Il a réglé cela en interne. C’est-à-dire qu’il y a eu des clashs, des discussions, et certains étudiants ont été interdit de participer aux événements associatifs, mais officieusement. Je pense que les victimes d’attouchements ce sont dit qu’il ne fallait pas en faire une affaire d’état, c’est pour ça que ce n’est pas allé plus loin. C’est notamment à cause de ces comportements d’attouchements qui sont constants dans notre société, que beaucoup de femmes ne portent pas plainte ». 

À ce labyrinthe administratif s’ajoute, pour la victime, la difficulté de faire entendre et reconnaître à ses interlocuteurs la gravité des faits. Faute de formation et de sensibilisation, le harcèlement sexuel reste très souvent excusé par la société. Nombreuses et nombreux sont encore celles et ceux qui considèrent les faits de harcèlement sexuel comme  » de la drague, des blagues déplacées, de la séduction maladroite, des actes lourds mais pas dramatiques ».

Les conséquences que le harcèlement sexuel peut engendrer

L’un des objectifs principaux de la lutte contre le harcèlement sexuel dans l’enseignement supérieur est d’apprendre aux gens que les conséquences peuvent être désastreuses pour les victimes. Une des conséquences immédiates du harcèlement sexuel, lorsque les victimes sont étudiantes est fréquemment l’arrêt des études afin de fuir l’agresseur. De manière générale, les victimes de harcèlement sexuel, étudiantes ou personnels de l’ESR, subissent des conséquences psychiques, sociales et physiques à court et moyen terme, voire à long terme. Ces dernières agissent sur le déroulement de leurs études ou de leurs carrières professionnelles.

Crédit photo : etudiant.lefigaro.fr

Pour Djulian, le problème de sensibilisation sur ce sujet ne vient pas des établissements, mais plutôt des mentalités dans la société d’aujourd’hui : « Pour moi le problème ne vient pas du soutien des établissements, parce qu’ils en parlent, font des campagnes de prévention, font des affiches, mettent des numéros en place. Je pense que le problème vient directement des mœurs véhiculées dans la société. Beaucoup d’individus pensent qu’il est normal de toucher une femme alors qu’elle n’est pas d’accord. Le nombre de femmes harcelées au quotidien à Paris est énorme. C’est pour cela que beaucoup de femmes n’en parlent pas. Elles se disent que, de toute façon ce n’est pas la première fois que ça leur arrive, ou bien que ça à l’air normal et donc que cela ne vaut pas le coup d’en parler. Ce problème sociétal se réduit, mais pas assez à mon goût ».

Le harcèlement, les agressions sexuelles voire les viols gangrènent le milieu de l’enseignement supérieur. Ce qui est inadmissible. Les gouvernements successifs, les associations et les établissements en ont pris conscience et ont décidé d’agir en prenant le problème à bras le corps. Mais aujourd’hui, les moyens mis en place sont encore insuffisants pour condamner les coupables, ce qui laisse paraître un sentiment d’impunité. Les victimes ne sont pas assez épaulées dans leurs démarches et beaucoup se taisent. Le but de cette lutte acharnée est d’éradiquer ces violences et protéger les étudiantes qui ne demandent qu’à étudier.