Ces dernières années, les jeux vidéo historiques ont eu la côte. Avec le succès de grosses franchises comme Assassin’s Creed, Call of Duty, Battlefield ou sur PC la série des Total War, les gamers aiment se plonger dans des aventures d’un autre temps. Et si c’était le signe que les jeunes s’intéressent de nouveau à l’Histoire ? Une prof nous donne son avis sur la question.

Les fans de Call of Duty ont vu leur vœu exaucé. En novembre 2017, après moult pétitions et tweets incendiaires, Activision sort Call of Duty WW2. Un opus basé sur la Seconde Guerre Mondiale qui apporte un vent de fraîcheur à la série après des années de titres contemporains voire futuristes.

Car ce qui fascine les joueurs aujourd’hui, c’est le passé. Et ce n’est pas Ubisoft, la société éditrice d’Assassin’s Creed, qui dira le contraire.

Le cas Assassin’s Creed : l’Histoire à la sauce Ubisoft

Depuis les débuts de la franchise, Ubisoft développe ses scénarios avec des historiens pour une expérience la plus immersive. Pour Assassin’s Creed Origins, le dernier volet en date, les développeurs se sont cultivés : visite de musées, conférences avec experts, lecture de nombreux ouvrages…

Ils ont ensuite pioché dans toutes ces connaissances pour reproduire un monde virtuel très proche de la réalité historique. Du moins, en ce qui concerne l’ambiance, selon Laure Renard, professeur d’Histoire dans un lycée des Yvelines.

« Ce qu’ils veulent recréer, plutôt que la réalité historique, c’est surtout un univers, une ambiance. Je ne pense pas que les jeux vidéo prétendent raconter l’Histoire, c’est un support séduisant avant tout. D’ailleurs, je ne pense pas que les jeunes soient dupes ! Ils savent bien qu’ils se baignent dans univers qui n’est pas forcément la réalité historique. »

En effet, de leur propre aveu, les créateurs vont toujours privilégier le divertissement à la véracité. Comme ce fut le cas dans l’opus Unity avec quelques petits anachronismes, comme par exemple cette séquence dans le métro… Qui ne devrait pas encore être en circulation à ce moment du jeu.

« On s’aperçoit que la vérité n’a aucun rapport avec le jeu. Et on s’en fiche d’ailleurs. Après, ces jeux peuvent être un déclencheur. Si un jeune kiffe un univers il va peut-être se dire « j’aimerais en savoir un peu plus ». C’est le problème qu’on rencontre à l’école ! L’école s’efforce de transmettre la vérité, mais quelque part, ça tue le désir. Les jeux ont ce côté attirant que l’école n’a pas. C’est inutilisable en cours, c’est une certitude, car apparenté à un univers de fiction. Mais ça peut certainement éveiller des intérêts. » explique Laure Renard.

Entre réalisme et manichéisme

Les jeux de tirs (abrégés FPS pour First Personal Shooter) sont bien souvent prétextes à recréer les grandes batailles du XXe siècle. Et ça marche. En témoignent les franchises à succès Battlefield et Call of Duty, qui ont opéré ces dernières années un véritable retour aux sources en abandonnant les batailles contemporaines pour revenir respectivement sur la 1re et la 2e Guerre mondiale. Un revirement apprécié par les fans de FPS, qui avaient exprimé leur ras-le-bol des épisodes futuristes sur Internet.

Problème : dans une configuration ou une équipe A doit éliminer une équipe B, on peut facilement céder au manichéisme « gentils américains » contre « méchants allemands ». Même si cette tendance s’atténue dans les jeux plus récents, notamment grâce au boom du multijoueur qui permet d’incarner tous les camps, l’aspect romancé des jeux vidéo peut biaiser le regard du public sur les événements historiques.

Pour Laure Renard, le manichéisme est bien présent dans les jeux vidéo, mais pas seulement :

« Les films sont manichéens aussi ! Le problème est toujours le même. Est-ce que le public gobe ce qu’il voit comme un discours de vérité ou est-ce qu’il va réussir à mettre de la distance ? L’enjeu est de savoir si, dans un jeu vidéo, on arrive à mettre cette distance. L’Histoire est sans cesse manipulée, sans cesse récupérée en fonction des mémoires. C’est impossible d’en donner une vision unilatérale. On a des dates, des témoignages, des vestiges, et derrière, justement, l’Histoire est un récit qui est récupéré par des Etats, une époque, des films, et maintenant des jeux vidéo. A la limite, si les jeunes savent que c’est juste un jeu, que l’histoire n’est qu’un arrière-plan, tout va bien.»

Jeux de stratégie : comprendre les enjeux pour mieux comprendre l’Histoire ?

Certains jeux de stratégie invitent le joueur dans la peau d’un chef politique ou militaire qui doit faire prospérer son domaine. Il doit alors gérer le commerce, la politique, l’expansion du territoire, les affaires militaires.

Civilization VI
Crédit photo : Génération Fallout

Dans ces jeux, le joueur n’est plus seulement spectateur, mais acteur de l’Histoire, qu’il peut modifier et recréer à sa guise. Cette perspective peut-elle nous faire comprendre mieux les enjeux des événements majeurs de l’Histoire ? Pour notre professeur d’Histoire, c’est un non.

« C’est limite plus dangereux que d’autres genres vidéo-ludiques d’un point de vue cognitif. Là, je pense qu’on passe vraiment à côté des enjeux réels qui sont toujours tellement multiples qu’on ne peut pas résumer cela dans un jeu. Mais encore une fois, qui va prendre ça au premier degré ? Par contre, je dis oui si ces jeux peuvent permettre aux jeunes de rencontrer un personnage historique. Quel ado connaît Catherine de Médicis ? Ces jeux peuvent leur permettre d’avoir une familiarité avec des personnages réels, de les situer dans une époque, etc. »

En effet, nombre de jeux de stratégie historique intègrent des descriptions et anecdotes historiques sur les monuments, courants de pensée ou personnages historiques rencontrés. C’est par exemple le cas de Civilization VI, un jeu de stratégie au tour par tour sorti en 2016, vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Le joueur y contrôle un dirigeant d’une nation qu’il doit mener à la prospérité. Le jeu intègre une foule de détails historiques. Encore faut-il les lire.

« Pour ceux qui veulent pousser leurs connaissances, qui ont déjà un intérêt pour l’Histoire, ces notes explicatives peuvent être intéressantes. Et pour les autres, ça ne peut pas être nocif de toute façon. » relativise Laure Renard.

En clair, ce n’est pas parce que vous jouez à Civilization que vous allez du jour au lendemain valider une licence d’Histoire (et heureusement). Mais cette mode des jeux vidéo historiques aura peut-être réussi à nous rappeler les bases de nos cours d’Histoire, et même, pourquoi pas, réveillé en nous le désir d’apprendre.