Le Japon est en proie à une crise démographique sans précédent. Le nombre de mariages et la natalité sont en chute libre. Un fossé socio-culturel entre hommes et femmes s’est installé et semble se creuser de plus en plus. Mais à qui la faute ?

L’Institut pour la population et la sécurité sociale évalue à 88 millions le nombre probable de Japonais en 2065, contre 126 millions en 2015. 1 personne sur 4 au Japon a plus de 60 ans, menant à une perte d’environ 200 000 habitants chaque année. Le déclin démographique est tel que le premier ministre Shinzo Abe parle d’« une crise nationale ».

Une crise de l’amour

Au Japon, un malaise s’est installé entre hommes et femmes. Les chiffres d’une étude commandée par Japan Times en 2016 le confirment.

70% des hommes et 60% des femmes non mariés entre 18 et 34 ans sont célibataires. Plus surprenant encore, près d’¼ des Japonais de cette même tranche d’âge sont toujours vierges !

Depuis 30 ans, le nombre de mariages a chuté de 30%. Or, seulement 2% des enfants naissent hors mariage (contre 58% en France).

 

Même au sein des couples mariés, les câlins n’ont pas la côte. 47,2% des Japonais mariés affirment ne pas avoir de relations sexuelles régulières (contre 44,6% en 2014). Pourquoi les couples mariés ne font-ils plus l’amour ? Les hommes évoquent majoritairement la fatigue due au travail. Quant aux femmes, elles voient le sexe comme une corvée et s’y désintéressent.

Le taux de natalité est de 1,42 enfant par femme (contre 1,96 en France). À savoir qu’un taux de natalité de 2,1 enfants par femme garantit la stabilité d’une population.

Emancipation contre traditions

Pour comprendre comment s’est formé cet immense fossé entre hommes et femmes dans la société nipponne, il faut revenir des décennies en arrière.

Après la guerre, naissent les premiers véritables mouvements féministes au Japon. Les femmes travaillent et ont le droit de vote. Elles ne veulent plus de la domination des hommes. Pourtant, l’image de la femme au foyer reste encore une référence pour la plupart des japonaises.

Béatrice, une jeune française expatriée au Japon, le confirme : « Je pense que le problème est lié au statut de la femme. Encore aujourd’hui, beaucoup de femmes, même jeunes, ne souhaitent pas que les choses évoluent. De toute façon, il est impensable au Japon d’élever des enfants lorsque les deux parents travaillent. Il n’y a quasiment rien avant 6 mois pour faire garder ses enfants. »

Depuis les années 90, les femmes japonaises s’occidentalisent. Elles portent des mini-jupes et parlent fort. Elles s’investissent dans leur carrière. Pourtant, la société leur demande de faire un choix. Entre carrière et famille, nombreuses sont celles qui choisissent la première option, même si majorité des japonaises arrêtent de travailler une fois mariées.

Les choses empirent encore lorsqu’elles ont des enfants. Dans la société japonaise, l’enfant passe avant tout. De nombreux japonais mariés confient ainsi qu’ils voient davantage en leur femme la mère de leur enfant que leur partenaire amoureuse.

« Le couple est presque un contrat. Homme et femme s’associent pour fonder une famille. Une fois que c’est fait, l’enfant dort bien souvent dans le lit des parents jusqu’à 8 ans. J’ai un ami expatrié qui doit négocier avec sa copine japonaise pour que les enfants ne dorment pas avec eux ! » raconte Béatrice.

Malgré tout, les schémas traditionnels sont en branle. Pour Takashi, un japonais divorcé, ce conflit entre traditions et émancipation peut être la cause de la crise du couple. « Les rôles traditionnels attendus des hommes et des femmes semblent se déconstruire depuis quelques décennies au Japon. Avant, les rôles étaient préétablis. Mais maintenant, chacun doit trouver le sien. […] Pour certains, c’est difficile d’établir des relations sans avoir un carcan commun, car cette situation demande de savoir communiquer sérieusement avec son ou sa partenaire. »

Une industrie du sexe florissante

Mais alors, les japonais n’auraient donc pas de libido ? A en croire le succès de la pornographie sur l’archipel et l’omniprésence d’images érotiques, il s’agit davantage d’un problème relationnel qu’hormonal ! Le japon est le 1er pays producteur de films pornos au monde. Avec la réalité virtuelle, l’engouement ne fait que s’amplifier.

Cette crise du sexe est une aubaine pour de nombreux entrepreneurs. L’amour virtuel semble avoir remplacé les relations amoureuses. Au Japon, on peut louer un ou une petit(e) ami(e), pour une heure ou une journée. Les jeux de drague sont un genre à part entière. Le marché des poupées virtuelles (love dolls) est en pleine croissance. Dans les bars à culottes, les hommes peuvent mater les serveuses en toute discrétion grâce à des miroirs sur le sol. Les hôtesses rabattent les potentiels clients à même la rue.

Une situation pointée du doigt par Béatrice. « A petite dose, ça peut rendre service, mais à grande ampleur comme le font beaucoup d’hommes au Japon, ça dénature le rapport hommes/femmes. C’est comme une drogue pour eux. Quand tu fréquentes des hôtesses qui te complimentent, s’extasient à chacune de tes paroles, et que quand tu rentres ta femme s’engueule… »

Crédit photo : Japan Times

Le hic est bien là : tous ces loisirs sexuels alimentent des fantasmes qui ne reflètent pas la réalité. Héroïnes de jeux vidéos à la plastique parfaite, soubrettes et lolitas… L’idéal japonais est une sorte de chimère inatteignable.

Et si cette industrie du sexe est souvent machiste, les femmes ne sont pas en reste. Bad-boys musclés, princes charmants, stars de la K-Pop… tels sont les personnages, bien éloignés du japonais moyen, qui font rêver les femmes en mal de romantisme dans cette société si pragmatique.

« Les japonaises voient ce qui se fait ailleurs (au cinéma, dans les séries…) et ne sont plus trop attirées par les japonais. Mais la valeur du sang japonais est encore trop forte, cela les empêche donc de construire un couple stable avec des étrangers. Il y a plein de filles qui enchaînent les garçons, pourquoi pas étranger, mais quand il s’agira de fonder une famille, elles choisiront un japonais.» précise Béatrice.

Jeux de drague, mangas érotiques, sextoys, cyber-sexe… Ils sont donc à la fois l’antidote et le poison.