Depuis le ras-de-marée qui a suivi l’affaire Weinstein, les voix se sont libérées pour dénoncer les violences et abus à l’encontre des femmes, notamment via le hashtag #balancetonporc. Aujourd’hui un collectif de 100 femmes, avec Catherine Deneuve en tête de gondole, publie une tribune « pour laisser aux hommes la liberté d’importuner ». En réaction, nous avons contacté Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail). Ses réponses sont sans concessions.

Marilyn Baldeck : « J’ai un point de vue un peu paradoxal sur l’effet que produit cette tribune. D’un côté je pense que le propos est extrêmement grave. Quand on dit qu’il y a un droit pour les hommes d’importuner les femmes sur le plan sexuel, parce que c’est bien de ça qu’il est question dans cette tribune. On évoque ni plus ni moins que l’agression sexuelle. Importuner, ça ne veut pas dire être dans un rapport de séduction égalitaire. C’est un appel à commettre un délit, c’est une infraction. Le code pénal sanctionne toute incitation à commettre un délit. On pourrait juger cette tribune illégale.

« C’est l’expression d’un monde qui meurt »

Et d’un autre côté leur tribune je la trouve vraiment dérisoire, elle n’est pas représentative, c’est l’expression d’un monde qui meurt. Elle représente sur un point de vue politique et social, quelque chose qui est en train de s’éteindre. C’est le baroud d’honneur du patriarcat. »

Est-ce un choix maladroit dans les termes, ou un vrai problème de fond ?

« Je leur fais crédit d’avoir bien réfléchi aux mots qu’elles ont utilisés. Il faut la prendre au pied de la lettre. Quand on parle d’importuner les femmes c’est bien clair. Au travail lorsqu’un supérieur hiérarchique fait sans cesse des réflexions sur le physique, tient des propos sexuels ou s’adonne à des attouchements, c’est du harcèlement et c’est bien là ce qui est évoqué dans cette tribune. C’est l’enfer pour les salariés. »

Le hashtag #Balancetonporc, a-t-il comme elles le soulignent un côté contre-productif ?

« Il y a une seule chose qui est contre-productive, c’est les agressions sexuelles dont les femmes sont victimes. Ce que le collectif fait dans cette tribune, c’est transférer la responsabilité sur les victimes. On fait ce que font les tenants du système depuis la nuit des temps et on oublie les agresseurs dans l’équation. »

Le collectif parle d’une « fièvre à envoyer les ‘porcs’ à l’abattoir, qui sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle ». La liberté sexuelle est-elle en danger ?

« C’est exactement le contraire. Plus on lutte contre la violence sexuelle, plus on garantit la liberté sexuelle. A partir du moment où les frontières sont bien placées et les comportements coercitifs bien sanctionnés, les hommes et les femmes entre eux peuvent se livrer à tous les rapports de séduction possible sur un pied d’égalité. »

Où se trouve la ligne à ne pas franchir ? Que répondre ceux qui trouvent ambiguë la limite entre un comportement de drague maladroit, un comportement amical, ou même une blague et le sexisme ?

« La question en elle-même est problématique. Elle suppose que la limite on ne la voit pas et qu’on est censés l’atteindre. Les personnes qui disent que c’est compliqué de voir les limites, elles ont forcement un problème dans leur comportement. Si à un moment une femme ou un homme en vient à se demander s’il dépasse les limites, c’est qu’il les a dépassées.

Dans une relation où on est attentifs aux signaux envoyés par les gens qui nous entourent, qu’on a les yeux ouverts sur les attitudes verbales, non verbales, sur des indices de consentement, il n’y a jamais de problème. »

« Plus on lutte contre la violence sexuelle, plus on garantit la liberté sexuelle. » 

Qu’est ce que le sexisme quotidien, banalisé, que beaucoup pratiquent sans même s’en rendre compte ?

« C’est une différence de traitement entre les femmes et les hommes. Si une blague est sexiste, ce n’est plus une blague, la limite est franchie ce n’est pas drôle. Entre le sexisme et le viol il y a une différence de degrés énorme. Cela va des comportements qui sont culturellement problématiques à pénalement répréhensibles. Mais c’est les extrémités d’un même système quand même. A l’association, on prône la tolérance zéro à l’égard du sexisme. »

Comment peut-on sensibiliser les jeunes à ces problèmes, notamment dans les écoles ? Faut-il s’y atteler dès le plus jeune âge? 

« Les enfants ont besoin de modèles non sexistes. Dès la crèche, à certains endroits, on interdit encore à des petites filles de jouer à des jeux de construction ou à des petits garçons de jouer à la cuisinière. Il faut également les sensibiliser au partage de l’espace. Des expériences ont été faites, elles montrent que dès le plus jeune âge, dans la cours de récréation, les garçons occupent 80% de l’espace central, alors que les filles rasent les murs sur les 20% restants. Mais on est tellement englués dans le sexisme qu’on ne le voit pas. Le rôle de l’éducation nationale est de faire en sorte que l’espace soit utilisé de façon équitable et qu’il n’y a pas de jeux « pour les garçons » ou « pour les filles ». »

Qu’est ce que la galanterie aujourd’hui? Une coutume toujours d’actualité ou une forme de paternalisme hass been ? 

« A 100% du paternalisme ! C’est un concept qui a été utilisé historiquement pour mettre les femmes en infériorité. On peut très bien être dans des rapports de courtoisie réciproque entre femmes et hommes sans que ce ne soit toujours les mêmes qui soient dans des rôles figés. Donc clairement, à mort la galanterie ! »