La grève générale illimitée paralyse le département de la Guyane depuis quatre jours. Hier, l’UTG (Union des Travailleurs de la Guyane ) a réussi avec d’autres collectifs à mobiliser massivement la population et à interpeler Matignon. Le premier ministre Bernard Cazeneuve a dépêché sur place mercredi les ministres de l’Intérieur et de l’Outre-Mer. Donc ce jeudi, grosse journée de négociations en perspective !

Il aura fallu une manifestation monstre mardi à Cayenne et à Saint-Laurent-du-Maroni qui a réuni plus de 10 000 personnes pour réveiller Matignon. Résultat depuis hier, les ministres de l’Intérieur et des Outre-Mer, Matthias Fekl et Ericka Bareigts sont – enfin – sur le terrain. Leur mission : rencontrer plusieurs acteurs locaux dont un représentant des « 500 frères contre la délinquance », ce collectif dont les membres cagoulés mènent des actions pour prévenir les violences et sensibiliser la population. Mais aussi parler à l’UTG (Union des Travailleurs Guyanais) qui regroupe 37 syndicats. La crise est d’autant plus vive qu’elle intervient quelques mois avant le changement de présidence mais pour Ericka Bareigts : « Au-delà des échéances électorales, il faut maintenir la perspective, il faut dresser les espérances ». Les Guyanais aussi comptent bien profiter de la nomination d’un nouveau gouvernement prochainement pour faire peser leur voix dans la balance politique.

Un défi de taille à relever 

La Guyane accuse le plus fort taux de chômage de tous les départements français et le taux de criminalité est en constante hausse. Le procureur local, Eric Vaillant, a déclaré 42 homicides en 2016. « Même Marseille et les Bouches-du-Rhône réputées pour leur violence sont en-dessous des chiffres guyanais », a-t-il déploré en janvier 2017. Sachant que la région ne compte que 250.000 habitants, ce chiffre place la Guyane au sommet du classement des départements français les plus violents. Pourtant les élus avait tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps. Cette violence se nourrit  depuis des années d’un terreau fertile : le désoeuvrement des habitants. 20% de la population active ne travaille pas, soit deux fois plus qu’en hexagone. Conséquences : 40% des guyanais vivent sous le seuil de pauvreté, et les jeunes de moins de 29 ans sont particulièrement touchés. Avec une forte dépendance aux dépenses publiques, la Guyane connaît aujourd’hui une situation économique difficile. Le potentiel est pourtant là. Le plus grand territoire français pourrait s’appuyer sur une zone économique exclusive de 130.000 km2, des ressources minières, halieutiques et énergétiques importantes et sur 96% de riches surfaces forestières mais la région est boudée par les investisseurs. Ce manque apparait comme un constat amer et se ressent d’autant plus aujourd’hui à l’heure des négociations.

Ce que veulent les Guyanais

Les Guyanais réclament plus de sécurité et plus d’égalité territoriale dans l’accès aux services publics et aux infrastructures de base. Ils demandent ainsi la construction de 5 lycées, 10 collèges et 500 classes de primaire, ainsi que la création de postes de professeurs. Le décrochage y est très important et il y a deux fois moins d’adultes pour encadrer les élèves que dans les autres académies françaises. Dans le domaine de la santé, ils déplorent le manque de moyens et d’équipement criant dans les hôpitaux ainsi que les délais d’attentes élevés. Les conditions sanitaires sont aussi pointées du doigt dans les trois hôpitaux que compte le département. Ils dénoncent également ce chômage de masse qui plombe toute l’économie. Leur but est donc de rencontrer les deux ministres pour leur exposer tous ces problèmes auxquels les habitants sont confrontés quotidiennement. Chaque collectif, intermédiaire privilégié avec la population, a donc prévenu les élus qu’il faudra passer par eux avant d’engager les discussions avec la délégation ou les ministres. Rodolphe Alexandre, président de l’Assemblée de Guyane, a accepté ce deal de même que le sénateur George Patient.

Le collectif « Pou Laguiyann dékollé » – « pour que la Guyane décolle » – a lui accepté de rencontrer une nouvelle fois les ministres sans pour autant s’engager sur des négociations. Davy Rimane, de l’UTG Eclairage a déclaré qu’il allait tout d’abord entendre ce « qu’ils ont à dire. S’il y a une bonne réponse il y aura une réaction, s’il y a une mauvaise réponse, il y aura aussi une réaction. C’est fini les saupoudrages nous voulons du concret ». Des paroles qui ont le mérite d’être claires. 

Les maires de Guyane y mettent aussi du leur. Sous l’égide du Maire de Kourou, François Ringuet les maires ont été invités à réunir toutes leurs revendications sur une plateforme commune. « Les Guyanais sont aujourd’hui soudés sur les problématiques de la Guyane, s’est-il félicité à Guyane 1ère. Nous aussi, en tant que maires, nous devons saisir l’occasion de nous réunir et de monter un cahier de revendications. » La situation est tendue pour chaque commune effectivement, celle de Kourou accuse un déficit de 14 millions d’euros. Alors, cette plateforme de revendications, François Ginguet la présentera dès ce jeudi aux ministres, toujours avec « l’accompagnement des collectifs et de la population« .

Une solution : Le pacte d’avenir 

François Hollande en parlait déjà en 2013. Depuis longtemps promis mais jamais signé à ce jour, le Pacte d’avenir prévu par le gouvernement d’Hollande s’appuie sur un document de soixante pages environ qui fixe 10 priorités pour la Guyane. L’Etat est ainsi sensé s’engager sur le développement des transports, du logement, du foncier, de l’économie, de l’environnement, de l’éducation mais aussi de la culture, de la santé, de la sécurité et du désenclavement. Autant de soutiens que les collectivités locales réclament. En terme financier, ce plan doit bénéficier selon le quotidien Les Echos d’une enveloppe de 4 milliards d’euros étalés sur 10 ans. Mais Matignon affirme qu’ « aucune enveloppe prédéterminée » n’a été confiée à la délégation ministérielle. Sur place Matthias Fekl et Ericka Bareigts précisent leur priorité lors de la conférence donnée à leur arrivée en Guyane  : « Notre état d’esprit, c’est d’abord la compréhension des difficultés de tout ordre, sécuritaires, économiques et sociales, qu’affrontent les Guyanais ». Aucune mention du Pacte d’avenir.

À un mois de l’élection présidentielle, ce pacte plusieurs fois repoussé par les élus de Guyane qui le jugeait pas assez ambitieux constitue l’un des enjeux majeurs des négociations. Une nouvelle version pourrait être présentée par la délégation et concerner en premier lieu la sécurité avec la décision d’implanter plus de gendarmes sur le territoire et de créer un tribunal de grande instance et une nouvelle prison. Seconde priorité : l’éducation avec la construction d’établissements scolaires. Autre réclamation des grévistes et pas des moindres : une mise à niveau des infrastructures de santé à commencer par l’hôpital de Cayenne en difficultés financières qui devrait recevoir une enveloppe de 20 millions selon l’AFP.

IL reste beaucoup de dossiers à régler mais l’emploi du temps des ministres de l’Intérieur et des Outre-Mer est chronométré. Et pour cause, ils ont moins de 48 heures pour répondre aux besoins des Guyanais empêtrés dans une situation de crise plus conséquente encore que celle de 2009. Ils devront quitter la Guyane vendredi soir. En attendant c’est la course!