La Turquie a annoncé avoir pris le contrôle de la ville d’Afrin dimanche matin. Les troupes de Recep Tayyip Erdogan avaient lancé l’offensive « rameau d’olivier » contre le canton administré par les Kurdes le 20 janvier dernier. Les milices kurdes des YPG (unités de protection du peuple) ont décidé d’évacuer les civiles et d’abandonner la ville aux mains d’Erdogan pour éviter plus de morts.

Le régime turc est en guerre contre le PKK dans le sud de la Turquie, depuis une vingtaine d’années. Aujourd’hui, les Kurdes de Syrie sont la cible d’Erdogan. L’opération rameau d’olivier a pour but officiel, la démilitarisation de la zone, pour se protéger de la menace kurde. Le Président profite de l’absence de gouvernement global en Syrie, pour s’accaparer des terres, sous l’œil bienveillant de la Russie de Vladimir Poutine. D’une pierre, trois coups. La Turquie étend son territoire et chasse (voire extermine) les Kurdes loin de sa frontière. Elle se préserve ainsi les idées communisantes du Rojava (région kurde du nord de la Syrie englobant Afrin) aux antipodes du système turque. La troisième raison non-dite est la mise à mal de l’entreprise américaine d’armement et de formation des milices Kurdes programmée en Syrie.

Carte de l’opération « rameau d’olivier » lancée le 20 janvier

Une escalade des violences dans la région depuis 2012

Dans le nord-est de la Syrie, tout bascule en 2012. Les troupes du régime de Damas se retirent du Rojava, fuyant les combats contre Daech. Le Rojava est ainsi abandonné aux kurdes syriens, contraints d’auto-organiser la défense contre Daech. Les YPG-YPJ, créés en 2011, durant la guerre civile syrienne, résistent dans trois cantons : Afrin, Djézireh et le tristement célèbre Kobané. En 2014, les forces kurdes réussissent ce que le régime de Bachar Al-Assad, le gouvernement irakien avec le soutien de la coalition Russe et Américaine, n’avaient pas réussi à faire : infliger une défaite militaire et politique à Daech. Depuis, en coopération avec la coalition internationale, les forces kurdes ont repris le contrôle d’une grande partie du Rojava. Ce que Erdogan voit d’un mauvais œil.

Et pour cause, en 2014, le Rojava autonome promulgue sa constitution, « la commune du Rojava ». Un texte largement inspiré des idées du théoricien américain libertaire, Murray Boochkin. Féminisme, anticapitalisme, démocratie directe, pluralisme ethno-religieux… Des idées aux antipodes de l’idéologie d’Erdogan. Sa crainte de voir ce système régional se répandre telle une traînée de poudre, à travers tous les peuples kurdes du Moyen-Orient, est le facteur principal de sa fièvre impérialiste.

Une situation qui risque de dégénérer

Les Kurdes de Syrie et de Turquie, constamment tiraillés par des conflits depuis des décennies, sont à nouveau victimes d’un jeu de pouvoir entre les grandes puissances, combiné aux aspirations suprématistes du régime d’Erdogan. Stigmatisés, les groupes de résistants kurdes tels que le PKK ou les YPG sont considérés comme des groupes terroristes par la Turquie et la plupart des puissances occidentales. Frédéric Tissot, spécialiste de la santé publique, a fait de nombreuses missions humanitaires au Kurdistan turc. Il n’avait pas hésité à résumer les faits ainsi : « C’est le pouvoir d’Etat Turc qui a été sauvage et terroriste pour les Kurdes ».

La prise d’Afrin

Le vice-Premier ministre turc Bekir Bozdag a déclaré que la prise d’Afrin a permis de « réduire de manière significative les menaces qui pesaient sur ces régions frontalières ». Il a promis que les forces turques se retireraient de Syrie une fois l’opération terminée et laisseraient ainsi le canton à « ses véritables propriétaires ». Les Turcs s’étant alliés à des milices djihadistes Syriennes pour la prise d’Afrin, ces « véritables propriétaires » qu’ils laisseront derrière eux font froid dans le dos. L’administration libertaire pourrait vite être remplacée par une nouvelle charia. C’est ce que dénonce l’auto-administration d’Afrin lors d’une conférence de presse dimanche : « Les attaques sur Afrin sont possibles grâce à une alliance avec la Russie et au silence des puissances régionales. La Russie a ouvert son espace aérien pour que la Turquie puisse, avec tout son armement, massacrer nos peuples. […] L’état turc pro-Daesh utilise des groupes djihadistes pour transformer la démographie d’Afrin et installer ces forces réactionnaires et leurs familles à la place de la population. »

Du même coup, toujours selon le vice-Premier ministre, les Turcs sont parvenus à confisquer la plupart des armes fournies par les Américains. Le 14 janvier dernier, les Etats-Unis annonçaient le projet d’entraîner et d’équiper 30 000 hommes en Syrie, en collaboration avec les YPG-YPJ. Probablement la raison pour laquelle la Russie ne s’est pas opposée à l’offensive de son allié turc. Les Etats-Unis n’ont pas réagi à la provocation, leurs bases principales étant établies plus à l’Est, aux alentours de Kobane. Le sort de leurs prétendus alliés ne semble guère les intéresser.

Les combattants des YPG sont prêts utilisent des méthodes de guérillas pour tenter de mettre à mal l’armée régulière turque. Crédit : VeHaber

La Turquie gagne la bataille d’Afrin, la guerre ne fait que commencer  

Depuis le 20 janvier, 500 civils ont été tués, plus de 1000 blessés et 820 combattants des FDS sont tombés au combat. En réponse, l’administration d’Afrin, lors d’une conférence de presse, dimanche 18 mars,  a déclaré ouvertement la guerre à la Turquie, « notre guerre contre l’occupation turque et des forces djihadistes surnommées « Armée Libre » est passée à une autre étape. Nos forces sont déployées partout à Afrin et prendront pour cible les positions de l’occupant turc et de ses alliés dès que possible, ce qui signifie que la déclaration de victoire d’Erdogan est sans valeur pour le peuple turc et l’opinion publique mondiale. »

Pas sûr qu’Erdogan retire ses troupes de sitôt. Son aversion pour le peuple kurde se mue en mission d’épuration. Difficile de savoir où s’arrêtera sa croisade. La guerre n’en est qu’à ses prémices, pendant que l’ONU et les gouvernements occidentaux jouent les sourdes oreilles aux appels à l’aide des Kurdes. Au fond peut-être que cela arrange bien les grandes puissances, d’être débarrassées à moindre frais, d’une société naissante, qui renie tous les acquis du système capitaliste mondial.

Samedi (24 mars), un appel mondial à la mobilisation pour Afrin est lancé. A Paris, une marche de Gare du Nord à République est prévue, départ à 12h.