Dans le bois de Lejuc, à proximité de la commune de Bure dans la Meuse, des affrontements ont eu lieu entre forces de l’ordre et militants écologistes. Ces événements font suite à l’expulsion des occupants illégaux de la forêt le 22 févier, à quelques heures de la visite sur le site de Sébastien Lecornu ; secrétaire d’état à la transition écologique et solidaire.

Bure est un petit village dans la Meuse, ne comptant pas plus de 90 habitants. Aujourd’hui, il est tristement célèbre dans tout le pays. Il est au cœur de l’un des projets nucléaires les plus ambitieux – et controversés – d’Europe : le centre industriel de stockage géologique (CIGEO). Le but est, à terme, d’enfouir 500 mètres sous le sol, tous les déchets les plus radioactifs de l’industrie du nucléaire français.

En 2000, l’Agence Nationale pour la Gestion des Déchets Radioactifs (ANDRA), a installé un laboratoire de recherche aux abords du site de stockage envisagé, pour y tester la roche. Le projet vit un tournant crucial, la demande d’autorisation de création de CIGEO, devrait être déposé en 2019 (il a été repoussé d’un an).  » Seul projet durable pour gérer les déchets les plus radioactifs «  pour les uns,  » Tchernobyl souterrain «  ou  » poubelle nucléaire «  pour les autres… Depuis des décennies, CIGEO cristallise les tensions entre ses défenseurs et ses opposants.

Depuis 2015, une quinzaine de militants écologistes vivent, littéralement perchés dans les cimes du bois de Lejuc, aux abords de Bure. Des cabanes de fortune ont fleuri, à plus de dix mètres du sol. Perchés sur leurs vigies improvisées, ces « hiboux » comme les surnomment leurs camarades militants, surveillent les alentours. Guettant aussi des mouvements du côtés des industriels qui pourraient commencer un chantier en rapport avec le projet CIGEO, que les forces de l’ordre qui peuvent les déloger à tout moment. Ils partagent une même cause, la défense corps et âme du site de Bure contre CIGEO.

La préfecture de la Meuse passe à l’offensive avec le soutien du gouvernement

Tout commence le jeudi 22 février au petit matin. 500 CRS, sous l’égide de la préfète de la Meuse entrent dans le bois à 6h30. S’ensuivent les expulsions de tous les occupants, et la destruction de tous les lieux de vies construits au cours des années par les militants. Dans la foulée, le ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb tweet pour affirmer son soutien à l’opération en cours.

L’opération est un succès. L’après-midi même, Sébastien Lecornu, secrétaire d’état à la transition écologique et solidaire est en visite dans les laboratoires de l’ANDRA pour continuer les discussions autour du projet CIGEO. Il en profite pour traverser le bois de Lejuc, escorté par les CSR. Un détour qui n’a pas échappé à ses opposants, plus encore lorsqu’il prend la parole, pour féliciter les forces de l’ordre pour leur intervention.

Huit associations de défense de la zone de Bure ont cosigné un communiqué suite à cette visite visiblement mal digérée.  » Il agite aujourd’hui des épouvantails. Il affirme avoir « expulsé des délinquants », ou des représentants de « l’ultra-gauche » qui n’auraient rien à voir avec des « opposants légaux » ou des « écologistes ». Son langage « guerrier » contraste avec sa mission et ne fait guère honneur à un ministère censé veiller à la sauvegarde de l’environnement., à la préservation de la terre, à l’attachement aux territoires ruraux, à la solidarité intergénérationnelle.. » La position prise par le secrétaire d’état à la transition écologique est pour le moins surprenante en se félicitant de l’évacuation du bois, la gestion de ces situations étant habituellement l’apanage du ministère de l’intérieur.

Manifestation contre le projet de Bure, à Mandres-en-Barrois (Meuse) samedi. Crédit : Stéphane Lagoutte. Myop pour Libération.

Manif interdite, manif quand même

Dès le lendemain, les militants réinvestissent le bois. La préfecture décide d’interdire toute manifestation par peur de scènes de guérilla. Les affrontements qui ont pu avoir lieu sur d’autres zones à défendre, comme à Notre-Dame-Des-Landes ou à Sivens, sont dans toutes les têtes. Personne n’a envie d’en arriver à de telles extrémités, voire de revivre un drame. En 2014, Rémi Fraisse, un militant avait trouvé la mort dans les affrontements avec les forces de l’ordre à Sivens.

Pas de quoi décourager les opposants. Les appels à manifester sont lancés par toutes les associations bravant l’interdit de la préfecture. Ce week-end, près de 400 personnes se sont rassemblées aux abords du bois de Lejuc, équipés de boucliers. Une grande banderole en tête de cortège affiche fièrement le slogan « Hulot m’a radicalisé »… « On sait que c’est interdit ce week-end, c’est pour ça qu’on est masqués et équipés de boucliers et de protections. On ne veut pas être reconnu et on sait que les manifestations interdites sont souvent synonymes de forte répression, aujourd’hui on s’expose à cette répression en connaissance de cause. Mais il faut bien que quelqu’un y aille non ?  » lâche un manifestant un brun de malice dans la voix. La répression et l’interdiction de manifester sont mal vécues :

Cela n’a pas manqué, les affrontements ont bien eu lieu, quelques manifestants ont été légèrement blessés, et une dizaine ont été interpellés, deux sont placés en détention provisoire. Aucun blessé grave n’est à déplorer d’un côté comme de l’autre.

 » C’est aussi le combat des pro-nucléaires contre les anti-nuclaires « 

Les écologistes ne sont pas les seuls inquiets. On comprend aisément que les habitants locaux ne soient pas rassurés a l’idée de marcher, de vivre, de cultiver la terre, sur des milliers de tonnes de déchets radioactifs.  » Nous allons devenir la poubelle française du nucléaire, déplore Jacques Leray, ancien maire de Beurville, une commune à une cinquantaine de kilomètres du site, interrogé par le Figaro. Notre territoire, proche des plantations de Champagne, va perdre en notoriété.  »

Mais pour les militants purs et durs, l’enjeu dépasse largement l’unique protection de cette zone. C’est la question du nucléaire et de la transition écologique dans sa globalité qui se joue à Bure.  » Le projet CIGEO, c’est permettre à l’industrie nucléaire de cacher la poussière sous le tapis, pour pouvoir continuer de se maintenir à flot. Pour nous ça permet juste à se lobbye de continuer ses exactions et au gouvernement de ce cacher derrière ces fausses solutions au lieu de prendre la seule décision viable, la sortie du nucléaire. Ici ce qui se joue, c’est bien le combat entre les pro-nucléaire et les anti-nucléaire !  » 

Crédit : Jérémie Lusseau/ Hans Lucas pour Orange.

Le gouvernement en marche derrière CIGEO

Le gouvernement est ouvert aux discussions avec les réfractaires. Mais le message est clair, la contestation ne doit pas passer par des actions illégales et s’enliser comme pour l’aéroport de Notre-Dame-Des-Landes ou le barrage de Sivens. Dans un communiqué de presse suite à une première visite de Sébastien Lecornu à Bure en janvier, le ministère expliquait :  » Sébastien Lecornu a échangé avec les élus locaux lors de son déplacement à Bure et a rappelé que l’État accompagnera le territoire tant en termes de sécurité que de développement économique. « L’opposition légitime à ce projet doit toutefois pouvoir s’exprimer dans le cadre de l’État de droit. En 2018, il faut être encore plus moderne dans la concertation. Le gouvernement y veillera » a précisé Sebastien Lecornu.  »

A l’inverse des opposants au projet, l’ANDRA estime que le projet est la seule solution qui évitera un désastre écologique aux générations futures. « Le principe du stockage profond a été retenu par la loi de 2006, il découle de plus de 15 ans de recherche. C’est la seule solution viable à long terme pour gérer des déchets hautement radioactifs sans en reporter la charge sur les générations futures. »

L’ANDRA affirme également que tout est fait pour que la gestion du site soit flexible et même réversible si d’aventure d’autres solutions sont trouvées. C’est un projet pensé à long terme en bonne intelligence pour ne pas reporter les problèmes actuels à plus tard.

Pour ce qui est des collectivités locales, les avis divergent, mais certaines choses posent questions. Des subventions conséquentes perçues par des communes alentours qui adhèrent au projet. De quoi refaire à neuves toute la voirie de petites communes quasiment inactives économiquement…

La suite au prochain épisode.