La fac de Tolbiac est en grève, occupée par ses étudiants. Nous avons passé une matinée à leur côté, pour comprendre comment s’organise un blocus, et comment les étudiants cohabitent, 24h/24 dans ce lieu, habituellement dédié à leurs cours.

10h30 à l’entrée de la Fac de Tolbiac, peu de monde, quelques agents de sécurité surveillent les allées et venues. Des banderoles ont fleuri sur les murs, arborant des slogans tantôt politiques, tantôt féministes, voir anti-flics. Une fois passée le grillage, un petit groupe de personnes attablées devant la porte discute autour d’un café et renseigne les visiteurs. Camille, un jeune étudiant en histoire nous accueille (son nom a été changé). Il nous fait visiter les lieux et nous explique la vie en communauté, l’autogestion, les prises de décisions collectives, tout ce qui est mis en place pour que le blocus se déroule dans les meilleures conditions.

Les affiches à l’entrée de la fac.

Une Assemblée Générale rassemblant plus de 1800 étudiants.

Les premières AG qui avaient donné lieu au vote d’un blocus avaient rassemblé entre 800 et 1000 personne. Mardi 3 avril, c’est 1800 personnes qui se sont rassemblées pour voter le blocus illimité. « Le blocus illimité, c’est jusqu’à ce que l’état abandonne totalement sa loi, explique Camille, on a voté une première fois pour savoir s’il y aurait blocus ou non. Il a été voté à la majorité absolue. Ensuite on a fait un second vote avec plusieurs modalités de blocus, c’est là que le caractère illimité a été choisi. »

Maintenant le but pour ces étudiants est d’occuper les lieux dans une bonne entente. Chaque nuit une cinquantaine de personne dorment sur place et, la journée, des centaines se relaient dans l’établissement. « On a chacun des rôles. Moi je suis dans la commission média, on essaie de promouvoir notre mouvement, ce n’est pas qu’un squatte de jeunes qui veulent manquer des cours comme on peut l’entendre. On est là pour tout le monde, on fait vivre le lieu. On se veut apolitiques, il n’y a pas un syndicat ou un parti politique qui tire les ficelles. »

L’entrée de l’Amphi, transformé en dortoir.

Un lieu de vie pour les étudiants, géré par les étudiants.

L’organisation s’est mise en place petit à petit. Aujourd’hui, des programmes précis des journées sont mis en place avec un certain nombre de conférences en amphi, de sensibilisation sur les questions politiques et de groupes d’échanges sur l’organisation et la préparation des différentes manifestations. Des cours alternatifs sont même proposés pour les étudiants volontaires. Ce matin un enseignant de Paris-Dauphine a donné une conférence de deux heures sur « La nouvelle gestion publique. » Le projet de ces étudiants militants est de continuer à faire vivre le lieu, pour les étudiants, tout en s’opposant fermement aux politiques en cours.

Les sanitaires de la fac servent aujourd’hui à faire sa toilette, aussi bien qu’à faire la vaisselle.

Pour qu’un blocus fonctionne, il ne suffit pas d’animer les journées. Des étudiants doivent occuper les lieux 24h/24 pour ne pas se voir refuser l’entrée du jour au lendemain. Cela demande la mise en place de dortoirs, de cantines, de sanitaires. Tout est autogéré, le personnel étant totalement absent du campus. Ainsi un des amphithéâtres a été transformé en dortoir géant (voir photo). Dans les toilettes on croise des jeunes en train de nettoyer les sols, de faire la vaisselle. Un pot de fortune posé sur le lavabo contient même une dizaine de brosses à dent. Camille nous fait ensuite visiter la réserve de nourriture. « Chacun apporte sa vaisselle, on a mis en place le tri des déchets. Ici chacun apporte en fonction de ses moyens, le plus possible de denrées non périssables. Il y a une cagnotte mais si certains n’ont pas assez d’argent, ils ne sont pas obligés de participer. On récupère aussi dans les magasins les stocks qui sont sur le point d’être périmés. Certaines personnes nous amènent de la bouffe aussi en soutien, même des personnes âgées, et s’assurent que l’on n’ait besoin de rien. » La cantine a quant à elle été délocalisée pour éviter des nuisances sonores.

Les réserves de nourritures stockées par les occupants.

Les médias, la police, les groupes fascistes, des dangers auxquels il faut s’adapter

Le blocus en soit est quelque chose d’illégal et peut se révéler dangereux pour ces étudiants. Régulièrement ce type d’initiative se termine dans la violence, soit avec des affrontements avec des forces de l’ordre, soit comme on l’a vu à Montpellier il y a deux semaines, avec l’intervention de milices fascistes. Tolbiac n’est pas exempt de ces difficultés : « Des personnes se sont fait harcelées à cause de photos diffusées sur les réseaux sociaux, notamment sur des sites royalistes. Elles ont été suivies dans la rue. C’est à cause de mauvais reportages de certains médias notamment de Quotidien. Du coup on a mis en place des règles, sur le floutage des visages. On a jugé les médias vidéos trop dangereux et donc décidé de produire nous même les images. On a mis en place la commission auto-média, et si quelqu’un veut des images des amphis, des AG, c’est nous qui leur transmettons. On ne veut absolument pas de visages sur les vidéos. Pour ce qui est des médias écrit et audio ils peuvent entrer.

D’autre part, on veut absolument éviter la violence pour ne pas décrédibiliser notre mouvement, mais des fascistes entrent régulièrement dans nos AG pour essayer de foutre le bordel. Du coup on a mis en place des tours de gardes pour éviter que n’importe qui ne rentre et minimiser le plus possible les risques de violences. »

Pour l’heure aucun débordement n’est a déploré. Les forces de l’ordre sont intervenues une seule fois, et dans le calme, pour des raisons de volume sonore la nuit. Le président de l’Université, George Haddad, opposé à ce blocus a annoncé qu’il ne demanderait l’évacuation de la fac par les forces de l’ordre, qu’en cas de danger immédiat pour les étudiants. Ce n’est donc qu’un début, les militants sont déterminés, et comme dans beaucoup d’autres universités, les débats pourraient bien s’éterniser.